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Napoléon et l’Afrique par Michael Kazadi

  • Dec 10, 2024
  • 19 min read

Updated: Feb 17

Résumer 225 ans d’Histoire n’est pas une mince affaire. Ça l’est encore moins lorsqu’il s’agit de Napoléon I, qui bouleversa l’Europe entière ; et de l'Afrique, dont le XXIe siècle l’appartient.

Par Michael Kazadi.


Publié le 10/12/2024.


J’ai vu l’Empereur, cette âme du monde, abattue sur le champ de bataille. C’est en effet une sensation incroyable de voir pareil individu, concentré ici sur un point, abattu par la maladie, après avoir dominé le monde, le voir s’effondrer sur sa tête.


Printemps 2003. Je venais à peine d’avoir sept ans le 20 mars, et mon père eut l’idée d’emmener mes frères et moi au Mémorial de la Bataille de Waterloo en Belgique. Je ne connaissais pas Napoléon. J'apprenais à connaître la France, où j’ai commencé mon parcours scolaire en 1999 à Paris, et je venais d’y retourner, cette fois-ci dans les Yvelines, à l'internat de l’École des Roches, après un bref passage au Congo (RDC) et en Côte d’Ivoire.


La visite du Mémorial fut longue et les 226 marches de la Butte du Lion étaient exténuantes. Trop jeune pour comprendre l’entièreté de ce qui m’entourait, je retiens alors une chose : Napoléon était petit de taille (comme moi à l'époque et pendant toute mon enfance) mais était un grand homme ! Ces mots en étaient assez pour m'approprier sa grandeur et me faire appeler Napoléon de retour à l'internat, par mes camarades et maîtresses de classe. La naissance de son fils, un certain 20 mars, et l'achèvement du Vol de l’Aigle/commencement des Cents Jours, également un 20 mars, n’ont pas laissé indifférent le gamin que j’étais quant à l’idée que je me faisais de l’Empereur.



Mon intérêt et mon admiration pour l’homme et le pays qu’il défendait s’est accru au fil du temps, et s’est confronté à mes magnifiques séjours en Afrique.

Ces confrontations culturelles - davantage stimulées par mes séjours aux États-Unis, en Allemagne et en Afrique centrale et australe - finiront par imprégner en moi l’habitude constante de vouloir synthétiser, juxtaposer et critiquer (au sens noble du terme) ces différentes cultures et aspirations, rencontrées dans diverses contrées du monde. C’est justement par le biais de ces réflexions que je me suis mis, à la fin de mon cursus universitaire, à écrire mon autobiographie/essai : « Que diront-ils de moi ? Publié en mars 2020 aux Éditions Saint-Honoré, sur les mêmes thématiques. L’argumentaire présent en est - du point de vue de l’essai - une suite.


Comme Hegel, je fus bouleversé par ma rencontre avec l’Empereur. Plus tard, je réalisai que ce fut en fait une énième rencontre entre ces deux continents, leurs cultures et leurs aspirations, l’Europe et l’Afrique. Il m’a fallu 20 ans pour le réaliser, du haut de la Butte du Lion, d’où je voyais l’Empereur et sa Grande Armée en détresse…


À l’aube du XIXe siècle, l’Afrique intéresse peu, voire pas du tout. En effet, le « nouveau » monde de l’époque était plutôt constitué des Amériques, notamment des États-Unis, qui venaient de surprendre le monde en se rebellant avec succès contre la perfide Albion. Napoléon, qui venait d’endosser la responsabilité de chef de l’État en qualité de premier consul puis empereur des Français, avait brièvement foulé la terre d’Afrique, lors de la campagne d’Égypte de 1798.


Ce fut sans doute un voyage fort important, aux allures prémonitoires, pour le général Bonaparte. Il y fera ses gammes de commandant militaire et, surtout, d’administrateur exceptionnel ; deux qualités qui feront le pilier de son pouvoir en tant que Chef de l’État à partir de 1799. Certains événements, comme le siège de Jaffa, notamment le massacre des prisonniers turcs, ont davantage révélé le sang-froid et le cynisme de l’homme face à l’adversité. Cynisme et sang-froid déjà remarqués lors de l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795) ; et à nouveau mis en exergue lors de l'exécution du duc d’Enghien un certain 21 mars 1804, date de la mise en vigueur du Code civil des Français… D’autres événements, comme sa visite aux pestiférés de Jaffa, montrent un général soucieux de ses troupes et de son prochain. Le tout démontrant l'habileté socio-politique de Bonaparte, qui sait être à la fois lion et renard, comme l’exige Machiavel…

 

Au-delà de ses activités militaires, Bonaparte est frappé par la découverte d'innombrables trésors archéologiques (qu’il emmènera en France) et par la densité des quarante siècles d’histoire qui le toise du haut des pyramides. L’Afrique et ses peuples, en revanche, l’intéressent nettement moins.


À part la traite négrière et le commerce en général, l’Afrique de l’époque n’évoque pas grand-chose dans les grandes capitales du monde d’antan. Quelques commerçants, notamment portugais, la connaissaient depuis plusieurs années comme point d’escale lors de leurs expéditions commerciales entre les Indes et l’Europe ; et, de ce fait, ont eu lieu de brefs échanges culturels, politiques et diplomatiques devenus anecdotiques. La conversion au catholicisme du roi Nzinga a Nkuvu du royaume du Kongo en Afrique centrale au XVe siècle à la suite de ses interactions avec les Portugais en est un exemple. Plus tard, les promotions de militaires comme Alexandre Dumas ou encore Toussaint Louverture en seront aussi ; mais ces événements, fort intéressants et encourageants, n’eurent pas d’impact particulier au sein des classes dirigeantes du Vieux Continent. L’Afrique demeurera jusqu’à la fin du XIXe siècle dans l’obscurantisme, comme le raconte Joseph Conrad dans sa nouvelle Au cœur des ténèbres, parue en 1899.


Finalement, quel lien peut-il y avoir entre Napoléon Ier et l’Afrique ? L’argumentaire exposé ci-dessous tente d’y répondre de façon tout à fait claire et honnête. Au-delà de cette tentative de l’auteur, il évoque surtout le continuum sur lequel s’inscrit l’humanité, dans toute sa diversité…


Bonaparte, Napoléon I, III et le Bonapartisme


Commençons par Napoléon Ier. L’histoire du petit caporal est un roman, une ode à la vie, un hymne à l’espoir. C’est de « l’énergie pure », comme le dit le futur IXe prince Murat, prince de Pontecorvo.



À une époque où les destins sont tracés par le nom ou le sang, Napoléon Bonaparte brave tous les interdits et se hisse au sommet de l’échelle sociale. Plus encore, il reforme, solidifie et concrétise des idées si profondes et cohérentes qu’elles changent le cours de l’Histoire du Vieux Continent et subsistent encore aujourd’hui, malgré les vents et les marées. Son œuvre, éminemment éprise des idées des Lumières, est avant tout le fruit des réflexions étincelantes et singulières de l’homme. Celles-ci prennent naturellement leur source dans le vécu de Napoléon Bonaparte, mais également dans ses multiples lectures, ô combien denses et profondes, depuis son plus jeune âge.


L’essai de Louis Sarkozy sur les lectures de l’Empereur et leurs impacts sur son ère (publié aux éditions Frontline Books) démontre très pertinemment l’origine intellectuelle des « masses de granit » telles que le Code civil qui organisera la société française et celle des territoires conquis ; la Légion d’Honneur qui instaurera la légitimité par l’effort, à contrario de celle du sang ; ou encore la Grande Armée qui incarnera le dévouement sans faille à la patrie.


Son travail acharné sur des sujets si profonds et son règne proactif et iconoclaste sont éminemment prémonitoires des us et coutumes, ainsi que des problématiques, des siècles à venir.


Par rapport à l’Afrique (notamment ses descendants devenus esclaves), et à l’humanité tout entière, le rétablissement de l’esclavage - quand bien même motivé par des raisons économiques évidentes - est une gravité immonde qui entachera à jamais son épopée. L’homme, voire la nation, ne peut pour autant être défini par ses échecs, surtout lorsque ses bienfaits les dépassent — sinon autant discréditer l'humanité entière et la vouer à l'échec. Ceci vaut donc une réflexion sur l’homme, afin de comprendre ces différences entre Bonaparte et Napoléon…


L’un est républicain, révolutionnaire, épris des idées des Lumières ; l’autre est monarque, épris des rites et du décorum de la Rome antique. Pourquoi cette évolution, ou plutôt, révolution, en quatre ans ? Est-elle l’expression du syndrome d’hubris dû à ses succès antérieurs et au consulat ? Est-ce le résultat d’une véritable réflexion autour de la volonté ou de la nécessité d’un monarque pour la France, trop habituée à la monarchie bourbonnaise depuis près d’un millénaire ? Cette réflexion, par ailleurs, soulève de véritables questions sur la société française, que le général de Gaulle abordera lors de la rédaction de la Constitution de la Cinquième République. Le caractère hybride du régime semi-parlementaire/semi-présidentiel et l’expression de « monarque républicain » l’en démontrent clairement. Sans vouloir psychanalyser Napoléon Ier, l’on se doit de réfléchir aux différents sentiments et aspirations qui ont animé ce républicain devenu monarque au surlendemain de la révolution de la monarchie. L’ironie de l’histoire, est que ce contresens Historique ne l’est pas uniquement dans le fond, d’un point de vue idéologique, mais également dans la forme : l'épopée Napoléonienne commençant par le patronyme du protagoniste et finit par son prénom…


À part ces zones d’ombre inhérentes à tout un chacun, il est évident que Napoléon Ier est un génie. Militairement, il l’en démontre par son sens aigu du calcul des données (notamment topographiques), sa rapidité sur le champ de bataille et son intuition particulière. Certainement, la providence, comme il l’appelait, l’a aidée à de nombreuses reprises. Le brouillard et le soleil d’Austerlitz en sont un exemple. Ses qualités lui valent un taux de victoires époustouflant de près de 90 % (sur 80 batailles), qui hissent la Grande Armée aux sommets de l’art de la guerre.


Ces succès ne furent, en aucun cas, de vaines gloires à la disposition de l'orgueil du Premier Consul devenu Empereur. En effet le militaire Premier Consul, s’est révélé grand politique, et fera successivement entériner ses prouesses militaires par des lois et institutions, qui feront la gloire de la France jusqu'à ce jour. La Banque de France, le Conseil d’État, le Lycée… tant de « masses de granit » qui modernisent la France de l'époque et la maintiennent jusqu'à aujourd'hui.



Humain, l’Empereur ne peut être exempt de tout reproche. Son cynisme et son impatience ont sûrement eu raison de lui à des moments où la plus grande lucidité fut nécessaire. Diplomatiquement, son incapacité à comprendre les différences culturelles et enrichissantes des peuples d’Europe, nonobstant leur civilisation commune, lui a valu de nombreux ennemis qui finiront par avoir raison de lui à Waterloo. L’articulation arrogante de sa vision « d’Empire Napoléon», exprimée avec orgueil par la mise en place de ses frères et de son beau-frère sur les plus grandes couronnes d’Europe, en a évidemment frustré plus d’un… Ce manque de lucidité, dont un Talleyrand ou un Fouchet se saurait bien abstenu, a certainement sa part dans la chute de l’Empereur.


Le 18 juin 1815, l’élan de Napoléon I est stoppé par une énième coalition de puissances européennes. À seulement 51 ans, il décède à Sainte-Hélène, après avoir bouleversé le monde en si peu de temps. « Les hommes de génie sont des météores destinées à brûler pour éclairer leur siècle », disait-il. Au regard de génies musicaux tels que Frédéric Chopin, décédé à 39 ans, ou littéraires tels que Jack London, décédé à 40 ans, l’on peut aisément accorder raison à l’Empereur.  


Son neveu, Napoléon III, essaya, tant bien que mal, de développer ce fameux Bonapartisme initié par son oncle, mais finit par capituler face à Bismarck à Sedan en 1870.


Une question se pose face à ces événements rocambolesques de l’Histoire : comment cet homme, cette famille, dont le sang a irrigué les couronnes d’Europe, a pu impacter l’Afrique encore dans les « ténèbres » à l'époque ? Comment peut-on oser apercevoir le moindre lien entre Napoléon et l’Afrique ?


Les périodes intermédiaires entre les capitulations de Napoléon et l’avènement de l’Afrique contemporaine — symbole de développement et de dynamisme à tous égards (démographique, économique, artistique, etc.) — en disent peut-être quelque chose…


Une brève histoire de France


La capitulation de Napoléon I est suivie du retour des Bourbons, marquant le passage à une monarchie parlementaire. Celle-ci dure 15 ans avant d’être remplacée par une autre monarchie parlementaire, cette fois-ci plus libérale, en la personne de Louis-Philippe d'Orléans. Ce dernier n’arrivera pas non plus à pérenniser son régime, comme l’ont pu le faire ses aïeux, rois de France. Dans la seconde moitié de son règne, il espère se refaire une popularité en ramenant la dépouille de Napoléon Ier à Paris aux Invalides. Le Retour des Cendres fut un événement réussi, mais une vaine tentative, qui n’arrivera pas à épargner le roi des Français des événements de 1848.


S’en est suivie l’éphémère deuxième république, présidée par Louis-Napoléon Bonaparte, surnommé « prince-président », avant son coup d’État qui fera de lui l’Empereur des Français. Son règne fut relativement long (18 ans), en ce XIXe siècle rempli de bouleversements politiques. Il parvient à instaurer sa propre identité, notamment en matière de diplomatie, en pacifiant les relations entre l’Angleterre et la France. Il apporte plusieurs autres bienfaits, qui furent, malheureusement, mis de côté par le régime républicain successif qui, par sa longévité et son influence, minimise ses initiatives. L'Histoire est écrite par les vainqueurs…


La Troisième République - qui détient jusqu'à ce jour le record de longévité parmi les régimes politiques post-révolutionnaires - fut indéniablement marquante dans l’Histoire de France et du monde. C’est elle, dans une logique d’universalisme de « gauche », qui développera - à l’instar d’autres puissances européennes - les expéditions vers l’Afrique, qui aboutiront à sa partition lors de la Conférence de Berlin en 1885.


C’est elle qui revendiqua la nécessité de civiliser les peuples d’Afrique jugés inciviques et sous-développés. C’est elle qui posa les bases de ce que l’on appellera plus tard la Françafrique…

 

Alors que la France pensait avoir trouvé son équilibre, la Seconde Guerre mondiale et le régime de Vichy viendront à nouveau la bouleverser. La débâcle de l’Allemagne nazie l’épargnera du pire, mais ne la laissera pas sans séquelles. L'éphémère régime parlementaire de la Quatrième République, miné par les guerres de parti, n’arrivera pas à relancer le pays vers un avenir plus prometteur. Ce n’est qu'à partir de la cinquième république de 1958, que la France commence à renaître de ses cendres à travers un progrès économique - notamment industriel - qui lui permettront de s’imposer sur la scène internationale.


« Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. »


Il y a près de 20 ans, au lendemain de son accession à la Présidence de la République, Nicolas Sarkozy fut très critiqué pour des propos tenus à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. L’Afrique et ses populations ont grandement contribué à l’histoire — rien ne sert d’y revenir. Cependant, son rôle, souvent subalterne, ne lui confère ni éloges ni reconnaissance de la part des « vainqueurs ». Grand amateur littéraire, doté d’une culture générale éminemment développée par sa curiosité et par les fonctions qui furent les siennes, il est intéressant de se pencher sur les raisons derrière ces mots du président Sarkozy, qui ne sont pas passés inaperçus…



Le bref résumé de l'Histoire de France (XIXe siècle - moitié du XXe siècle) établi ci-dessus est particulièrement intéressant : il survole, de manière assez factuelle, l’Histoire sans citer une part majeure de ce qui l’a faite : l’Afrique. Vu de cet angle, le président Sarkozy n’a pas tort à Dakar.



Pourtant, il y a belle lurette que les Noirs, métis et peuples d’origine africaine contribuent très pertinemment au roman national, et ce, de tous points de vue. La liste d’éminentes personnalités proposées par Rouben Valery dans Noir blanc rouge (Vuibert) l’en démontre très clairement. Du Chevalier de Saint-Georges à Christiane Taubira, en passant par Aimé Césaire ou Alexandre Dumas (père et fils), la France est, en plus de Louis XIV, de Napoléon Ier et de de Gaulle, également le fruit des efforts de ces hommes et femmes aux origines africaines qu'elle promeut depuis près de deux siècles et demi.


Cette ouverture et cette sensibilité aux cultures et aux personnalités du monde ont toujours été une spécificité française. Le discours magistral du Premier ministre Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, exprimant l’opposition de la France à une éventuelle intervention militaire en Irak devant le Conseil de sécurité des Nations Unies en février 2003, en est l’expression la plus éloquente. Admirateur sans réserve de l’Empereur, à qui il dédiera plusieurs ouvrages, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy étaient par ailleurs animés d’une grande adversité, voire animosité, l’un pour l’autre. Leur appartenance commune aux principes de la droite « gaulliste-bonapartiste », malgré leurs désaccords tendus, démontre la solidité des principes légués par l’Empereur des Français. D’où vient donc cette polémique autour des mots du président Sarkozy ?

 

S’il doit y avoir un drame, il s’agit bien de la triste réalité que ces mots dépeignent. Si l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, c’est dû à une traite négrière cruelle et à un régime de colonisation oppressif qui l’empêcha d’y entrer. Cette réalité historique - explicitement décrite par le président Sarkozy dans son discours et volontairement oubliée par ses détracteurs - est la cause du manque de participation, ou d’une participation subalterne, de l’Afrique au sein du concert des nations. Ce rapport de force tragique, de l’Occident face à l’Afrique, pour des raisons qui nous échappent (car l’Afrique est le berceau de l’humanité avant d’être déclassé par l’Orient et l’Occident) est la raison pour laquelle l’Afrique, malgré sa contribution immense à l’humanité, n’est pas reconnue parmi les acteurs principaux du monde moderne et de l’Histoire.


Cette page de l’Histoire étant révolue, la question qui se pose est la suivante : comment l’Afrique s’insère - ou compte s’insérer - dans la « modernité » pluraliste du XXIe siècle ?


Les origines de l’Afrique contemporaine


L’Afrique est aujourd’hui auréolée par ses statistiques prometteuses : démographie jeune et croissante, terres arables, ressources naturelles innombrables, etc. - tout semble lui conférer un avenir presque parfait. Les leaders d’industrie tels qu’Aliko Dangote sont plébiscités, les think-tanks et les cercles d’influence ne font qu’en parler, et les grandes puissances économiques et politiques ne cachent pas l’intérêt primordial qu’elles portent au continent. Cet enthousiasme, que suscite l’Afrique, ne peut être appréhendé sans équivoque.


Rappelons-nous que le siècle actuel commence par la fameuse une de l’hebdomadaire The Economist décrivant l’Afrique sans espoir, car elle est minée par ses guerres et conflits interminables. Comment, en moins d’un quart de siècle, ce continent réputé dangereux, sans perspectives, sans espoir a-t-il réussi à se défaire de ces caractéristiques, au point que le même hebdomadaire le décrit comme continent en croissance en 2011, continent modèle en 2013, ou encore continent le plus attractif, avec d'innombrables possibilités, en 2019? Est-ce un miracle ou est-ce tout simplement faux ?


L’investisseur légendaire Warren Buffett dit souvent que « ce qui semble trop beau pour être vrai, l’est sûrement ». Cette approche sceptique peut être utile lorsque l’on se penche sur le cas de l’Afrique…

 

S’il doit y avoir une année symbolique de l’entrée de l’Afrique dans la modernité, comme on l’entend aujourd’hui — avec ses qualités et ses défauts —, il s’agit bien de 1885. L’Afrique existait bien évidemment avant. Ses innovations scientifiques et sa richesse culturelle sont certaines et remontent à bien avant 1885 — de loin. Cependant, force est de constater que le monde d’aujourd’hui, la « modernité », est le fruit d’un dynamisme dont les racines se trouvent en Europe. Il ne s’agit pas de mépriser ou de minimiser quelque pays, peuple ou civilisation que ce soit ; mais tout simplement de constater ce dont le monde d'aujourd'hui est fait.


D’un point de vue culturel, c’est bien la chrétienté, venue d’Orient, mais développée en Europe, qui façonne le monde actuel. Le calendrier, les festivités, les prénoms, la logique et les mœurs sont fortement influencés par l’Europe. Économiquement, c'est en parfaite corrélation avec les us et coutumes du Vieux Continent que le commerce et l’industrie se sont développés à travers le monde. Enfin, politiquement, ce sont les dynamiques culturelles de l’Europe, qui ont influencé son économie, qui aboutissent aux systèmes démocratiques modernes, devenus la norme internationale. Ceux-ci, évidemment, ne sont pas parfaits, et pas toujours implémentés pour un tas de raisons, aussi évidentes que complexes ; mais nul ne peut contredire ou minimiser l’universalisme des institutions et us et coutumes européennes.


Le monde, en perpétuelle évolution de nos jours, bousculé par la finance internationale ou par les technologies disruptives (intelligence artificielle, etc.), ne rend pas les choses plus faciles pour ce jeune continent qu’est l’Afrique.

Jeune tout d’abord, par sa moyenne d’âge bien en deçà de la moyenne mondiale, l’Afrique souffre d’une démographie aux allures beaucoup plus menaçantes qu’attrayantes, vu la courbe de l’emploi et la part du secteur formel dans son économie. Elle manque terriblement d’infrastructures lui permettant d’être compétitive au niveau international ; est constamment sous la menace de ses systèmes politiques particulièrement faibles ; et cache un grand manque de cohésion nationale au sein de ses nations, de ses jeunes et de ses victimes de frontières arbitrairement imposées par l’Europe. La série de coups d'État récents (sept depuis 2020) dont elle est victime en est la preuve.


Le minimum de stabilité dont elle jouit est sans doute dû aux institutions internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou les Nations Unies, notamment ses forces de maintien de la paix (Monusco, Onuci, etc.), qui travaillent avec des États aux fondamentaux bien inspirés par la France (pour les États francophones), elle-même fort influencée par le Bonapartisme… 

 

Commençons par la base de ces États : le droit. Le droit civil, d’origine romaine, est, sous ses formes actuelles, le fruit du Code civil de Napoléon Ier. Ses dispositions ont évidemment évolué en 220 ans, et sa confrontation aux coutumes africaines - désuètes mais toujours influentes - a un effet mitigé sur les États africains et leurs concitoyens. Il en revient néanmoins de statuer que les États francophones africains le sont par ce système de droit codifié promulgué le 21 mars 1804 par Napoléon Ier.

 

Ce droit et cette filiation à la France donnent lieu, aujourd'hui, de manière tout à fait surprenante, à l'Organisation internationale de la Francophonie. Cet atout diplomatique, comparable au Commonwealth anglais, n’a pas toujours pris ses formes actuelles. D'ailleurs, l’idée que d’autres pays institutionnalisent une réalité culturelle émanant de la France, ne plaisait pas au General de Gaulle. Ce dernier trouvait l’idée ridicule et contre-intuitive, car l’Institution aurait dépouillé la France de sa capacité à entretenir des relations bilatérales fondées sur sa culture. L’Histoire fut autre que la vision du Général de Gaulle à cet égard ; la France dispose aujourd'hui d'un outil formidable au service de ses intérêts stratégiques. L'anglicisme répétitif, le « French bashing », et, in fine, la honte d’être français sont dramatiques lorsque l’on se rend compte des atouts inespérés tels que la francophonie, institutionnalisée, dont dispose la France et dont tant de pays envient.


D’autres exemples similaires, dans différents domaines de l'État, démontrent clairement les liens improbables, mais certains entre Napoléon et l’Afrique. Développés avec sagesse et vision, ils auraient pu avoir des effets très positifs. Il est fort dommage de constater, depuis plusieurs décennies, un manque de vision et d’empathie (normalement quasi automatiques au regard de leur histoire commune) de la part de la France envers l’Afrique. L'accès à la modernité ayant été octroyé à l’Afrique par le droit, la culture et la langue françaises, il incombe à la France de protéger et de chérir ces fondamentaux partagés aux potentialités diverses et multiples.

 

Prenons l’exemple des francs CFA (XOF et XAF). Ces monnaies, héritées de la colonisation, avaient vocation à aider l’Afrique (notamment en stabilisant ses flux monétaires) et à renforcer ses liens avec la France. Elles ont certainement aidé plusieurs pays africains à éviter certaines dérives monétaires, comme au Zaïre, par exemple, pendant les années 1990 (hyperinflation bien au-delà de 100 %), ou encore au Zimbabwe début 2000 (hyperinflation en millions de pour cent en 2008). La haine, le rejet et le mépris auxquels elles font face aujourd’hui sont pourtant sans équivoque, et, franchement, pas tout à fait insensibles… Après tout, qu’est-ce que ces monnaies ont véritablement rapporté à l’Afrique ?


Manque de compétitivité au regard de leurs arrimages à l'Euro, qui élève exagérément leurs valeurs, ne permettant pas aux pays Africains d’exporter leurs productions (comme leurs fondamentaux économiques le préconisent) ; manque de souveraineté monétaire, et donc, économique, au regard des obligations tels le taux (50% - 60%) des réserves de change placés auprès du Trésors français ; la liste est longue, et démontre de nombreuses iniquités, voir inégalités.


La France, n’ayant su se servir de ces nombreux atouts pour accroître sa présence et son influence en Afrique, se voit aujourd'hui, nonobstant son avantage historique, progressivement déclassée. De nouvelles puissances dynamiques, comme la Chine ou la Turquie, aux offres économiques alléchantes et politiquement désintéressées ; ou encore la Russie, à l’offre politico-militaire alléchante, car non alignée, constituent une véritable menace existentielle pour la France. Menace permise par les politiques africaines désastreuses de l’État français.


La France n’est certainement pas la cause de tous les maux de l’Afrique. La grande partie de ses dirigeants — dictateur, kleptomane, sans vision — y a grandement contribué, et ce, depuis les indépendances des années 1960 ! La facilité à tout jeter sur le dos de la France aujourd'hui, en instrumentalisant les populations, est à la fois erronée et hypocrite. Les binationaux africains titulaires d’un passeport français, dotés de patrimoines immobiliers de luxe, passant régulièrement leurs vacances à Paris, Cannes ou Saint-Tropez, l’en démontrent clairement. Robert Bourgi, témoin oculaire de cette dynamique appelé «françafrique» explique très justement ce rapport assez atypique entre l’Afrique et la France, notamment leurs classes dirigeantes, dans son autobiographie Ils savent que je sais tout (Max Milo). À part sa classe dirigeante, aux privilèges particuliers, le développement actuel et futur de l’Afrique ne profite pas à son peuple. La ruée clandestine des ressortissants africains vers l’Europe, à risques incommensurables, l’en démontre…

 

Le rapport de la France à l'Afrique s'inscrit inévitablement dans les méandres et les enjeux du rythme effréné de la mondialisation. Ceux-ci opposent frontalement la France à quelques problématiques particulièrement combattues par un certain Napoléon I, notamment la superpuissance commerciale anglo-saxonne et ses conséquences diamétralement opposées aux aspirations historiques de la France. L’anglais au lieu du français, le commerce au lieu de la politique, le mouvement au lieu de l'enracinement ; bref, le sempiternel affrontement entre la mer et la terre.

 

130 ans jour pour jour après l’abdication de Napoléon Ier, le général de Gaulle fait renaître cet orgueil national bonapartiste mis en veilleuse. Par son Appel du 18 juin 1945, le Général décide de s’en prendre à plusieurs défis, dont Napoléon Ier fut l’adversaire historique. Dès 1942, il exprime son idée de souveraineté nationale à travers sa coalition avec l'Armée rouge au sein du régiment de chasse 2/30 «Normandie-Niemen», héritière des principes de coalition non-alignés du Traité de Tilsit (1807) entre Napoléon Ier et Alexandre Ier de Russie. Le rapatriement de l’or des États-Unis ; la reconnaissance de la Chine populaire (alors indexée) ; la programmation nucléaire militaire sont autant d'exemples qui reflètent clairement les démarches économiques, diplomatiques et militaires, entreprises par le Général afin d’assurer la souveraineté de la France. Ainsi, il instaure le courant « gaulliste-bonapartiste » qui pèsera considérablement sur l'échiquier politique français de la seconde moitié du siècle.


Malgré tous ses efforts, il sera emporté par la chienlit de l'élite universitaire parisienne — adhérente aux idées de la mondialisation (et ancêtre du wokisme) — en mai 1968. Sa chute de popularité, suivie du « non » au référendum du 27 avril 1969, le poussa à démissionner le soir même.


Démission, aux airs beaucoup plus collectifs qu’individuels, car depuis lors, la frange politique éprise de souveraineté semble avoir collectivement jeté l'éponge. La France n’a plus atteint le niveau de dynamisme économique, diplomatique ou militaire initié par le Général ; et la droite française, nonobstant ses accessions au Pouvoir, n’a su recadrer le tir. Elle fut plutôt minée de guerres intestines clivantes et se développa en porte-étendard d’un nouveau courant politique international tantôt appelé « atlantiste » ou « globaliste », au penchant particulièrement élitiste, qui l’empêche d’atteindre la magistrature suprême depuis plus d’une décennie.


Aujourd’hui, le patriotisme, la souveraineté et la fierté nationale sont des valeurs indéniablement défendues par le Rassemblement national (RN). Ironiquement, le parti aux origines anti-gaullistes (en tant que Front National, présidé par Jean-Marie Le Pen) est aujourd'hui le plus grand défenseur de l'idéologie «Gaullo-bonapartiste».

Marine Le Pen est arrivée à mettre de côté les doutes dus à sa filiation avec le cofondateur et président historique du Front National, Jean-Marie Le Pen ; au passé extrêmement clivant et négatif du parti ; et aux a priori incensés, comme son «inéligibilité» politique en qualité de femme.


En atteignant deux fois de suite le deuxième tour de la présidentielle et en emportant plus de 10 millions de voix aux législatives abruptes de l'été 2024, le RN s’impose sans équivoque dans le paysage politique français. Il constitue la première force politique de France et l’une des plus importantes d’Europe. Son jeune et talentueux président, Jordan Bardella, d’origine italienne, démontre très clairement l’ouverture du Rassemblement National (tant à la jeunesse qu’aux Français d’origine étrangère) et confirme sa dynamique impressionnante quant aux enjeux politiques futurs.

Tout semble l'être, sauf une chose : l'élaboration de sa politique africaine. Celle-ci est un aspect majeur de la politique «Gaullo-bonapartiste», et des problématiques sociétales actuelles de la France, intimement liées à l’immigration africaine et aux ressortissants français d'origines africaines, déjà nombreux


Le RN arrivera-t-il à atteindre la magistrature suprême ? Arrivera-t-il à assumer un combat hérité de Napoléon Ier et de de Gaulle, notamment en matière d’Afrique, au cœur des enjeux du XXIe siècle ? L'avenir nous le dira

 

L'auteur


Michael Kazadi est américain, d’origine congolaise (RDC). Il éprouve depuis l’enfance un fort attachement à la France, qui l’a vu entamer son parcours scolaire et dont la culture l’a accompagné dans les divers pays où il vécut (huit pays, sur trois continents).

 

Bachelier en management (option immobilier) du Terry College of Business (University of Georgia), il travaille pour la multinationale de technologie Oracle Corporation avant de rentrer au Congo, où il fonde la Société de Promotion Immobilière (www.soprimmo.net), œuvrant à la promotion de complexes immobiliers de moyenne et basse gamme dans la périphérie du centre-ville de Kinshasa.


Ses réflexions sur le monde et ses enjeux - notamment culturels et socio-politiques - sont davantage exprimées dans son autobiographie/essai Que diront-ils de moi ? Publiée aux Éditions Saint-Honoré.

 
 
 

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